Aider un proche en burnout : comprendre, entendre et agir. – Marie-Cécile Godwin
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Aider un proche en burnout : comprendre, entendre et agir.

De l’autre côté du miroir de l’épuisement professionnel et personnel, comment devient-on une personne qui soutient et peut aider ?

Le burnout et moi avons quelques kilomètres au compteur de notre voyage main dans la main : il m’a frappée deux fois, et aujourd’hui je parle de luij’écoute les histoires des gens qu’il blesse, je mène mon humble recherche personnelle pour trouver des moyens de l’épuiser enfin.

Mais je n’avais pas encore exploré une facette tout à fait différente de cette expérience : comment accompagne-t-on quelqu’un qui souffre d’un syndrome d’épuisement, professionnel et/ou personnel ? Comment approche-t-on la souffrance d’autrui, les conséquences qu’elle a sur sa vie et sur la nôtre ? Comment procure-t-on le soutien adéquat, sur le court-terme comme sur le long (parfois très long) terme qu’un burnout peut atteindre ? Cet essai, que l’on m’avait déjà demandé il y a fort longtemps, n’est pas le plus facile à écrire : en ayant été malade moi-même, je pensais que mes deux burnouts seraient des atouts pour aider mes amis et mon compagnon en détresse. Ce n’est pas aussi simple que cela. À travers ce texte, je tenterai d’explorer quelques pistes pour vous aider de l’autre côté du burnout.

Comprendre

Avant de pouvoir aider quiconque, il faut avant tout s’atteler à comprendre les bases du syndrome d’épuisement professionnel. Très complexe à diagnostiquer et appréhender dans sa globalité, il est trop souvent mal compris. Les médecins et les acteurs de la santé mentale ne sont pas tous accordés au même diapason, ni la législation du travail en France. Malgré sa recrudescence, toujours pas de consensus autour du burnout. Il faut dire que les symptômes sont extrêmement difficiles à cerner : depuis la perte d’appétit jusqu’aux douleurs chroniques, c’est tout un spectre de signes qui peuvent très facilement s’observer de manière décorrélée. Cela peut ressembler à une dépression, à des carences, à un gros problème de dos. Le plus souvent, les malades eux-mêmes se défendent d’être dans une situation difficile, et évoquent “juste un petit coup de fatigue, un projet difficile, une ambiance un peu compliquée au travail”, ou que sais-je encore, pour minimiser la situation. Une fois identifié, le burnout demande une exigence permanente, et ce pendant parfois des mois, pour espérer remonter la pente. Pour les malades, c’est bien souvent l’épreuve de leur vie, les secouant jusque dans les fondements de leur existence. Pour les accompagnants, c’est une traversée longue et difficile, sans aucune idée de vers où le bateau se dirige…

Le burnout est par nature multi-factoriel, parfois sur des plans très transverses de la vie et du psychisme. Estime de soi, valeur sociale, besoins affectifs, capacités intellectuelles, choix de carrière et de vie, il peut tout remettre en question et faire douter les personnes atteintes jusqu’à les déstabiliser profondément. Le travail reste toujours la source principale d’épuisement, mais d’autres facettes de la vie, personnelles, relationnelles, peuvent entrer en jeu. Et en tant que personne proche, cela peut rendre la situation délicate… Je vous proposerai d’en parler plus tard dans ce texte.

Dans un premier temps, je vous propose de nous pencher sur les causes, le fonctionnement et les conséquences de l’épuisement professionnel, pour qu’en tant qu‘aidant-e, vous puissiez l’appréhender avec autant de justesse que possible.

La mécanique du burnout

Physiologiquement, le syndrome d’épuisement professionnel s’explique assez simplement : il nait de la présence de stress, en quantité exagérée et régulière, sur une période de temps prolongée. Le corps tente de s’adapter et cherche à compenser cet excès jusqu’à ce qu’il atteigne ses limites. Les organes se mettent alors à faillir : articulations, dos, estomac, intestins, nerfs, muscles, système immunitaire… et cerveau. Mon expérience personnelle et sa compréhension, enrichies par les recherches sur le sujet, me font distinguer deux phases très distinctes :

  • la lente progression du burnout dans le temps avec une montée souvent invisible du stress au quotidien,
  • le moment très précis où un (ou plusieurs !) organe ne peut plus fonctionner, bien souvent le cerveau.

Le burnout est un véritable épuisement des ressources, tant physiologiques que psychologiques sur une période prolongée, qui amène une personne à atteindre un état où elle ne peut littéralement plus rien faire, autant avec son corps que son esprit.

Au delà de l’explication très rationnelle, les causes qui amènent un stress constant à s’installer peuvent être multiples. J’en ai identifié quelques unes qui me semblent avoir une grande influence :

  • la perte de sens dans l’activité que nous menons (professionnelle ou personnelle), le décalage entre nos valeurs profondes et celle de notre environnement qui amènent cette perte de sens,
  • l’absence totale de moyens à notre portée pour changer quoi que ce soit dans notre situation, l’impuissance induite par des systèmes rigides sur lesquels on n’a aucune influence malgré les efforts que l’on peut déployer,
  • le manque de reconnaissance, soit personnelle à travers un sentiment d’accomplissement ou d’utilité, soit de la part de notre hiérarchie ou notre entourage, par l’absence de reconnaissance pécuniaire, de visibilité ou de remerciements,
  • la répétition d’actions mécaniques, dictées par des process, sans aucune possibilité d’apporter son expertise ou son expérience personnelle,
  • l’incapacité à percevoir une progression dans nos tâches quotidiennes, soit parce qu’elles sont répétitives, soit parce que le flot de travail ne cesse jamais et nous devons toujours “recommencer à zéro” sans pouvoir capitaliser sur notre expertise,
  • la sensation de ne servir à rien, soit parce qu’on n’a pas assez de travail à effectuer, ou qu’on ne nous fait pas confiance, qu’on n’a aucune influence sur notre travail, que nous sommes remplaçables,
  • la difficulté à gérer des rapports hiérarchiques unidirectionnels, avec des ordres non discutables sans lien avec la réalité du terrain,
  • le manque de rapports humains sains ou la trop grande quantité de rapports toxiques (manipulation, harcèlement…),
  • et enfin le décalage flagrant entre la situation que nous vivons et celle que nous aimerions vivre.

Cette liste est non exhaustive. Le burnout est une expérience personnelle très intime, que chacun-e vit dans sa chair et son quotidien. Les causes d’une situation d’épuisement sont aussi nombreuses que les personnes touchées.

Néanmoins, les parcours partagent bien souvent des caractéristiques communes. Certains professionnels de santé disent que les victimes de burnout sont des gens impliqués, parfois sur-impliqués, amoureux du travail bien fait et perfectionnistes. Ils insistent bien trop sur ce point à mon goût : je commence à croire que la société du travail abîme sans distinction, que nous soyons impliqué·es ou pas, perfectionnistes ou pas, quel que soit notre grade ou notre fonction.

Il est assez difficile d’évaluer le degré d’avancement d’un syndrome d’épuisement professionnel depuis l’extérieur et sans être médecin·e ou avoir déjà côtoyé des malades dans le passé. Néanmoins, quelques outils peuvent vous aider : l’échelle du burnout et l’Armée des Douze Signes vous rappellent les principaux symptômes et les signes qui vous mettront la puce à l’oreille. Parlons précisément de ces signes…

Les conséquences physiologiques du burnout

Elles sont multiples, et peuvent se manifester à plus ou moins haute dose. La première, et plus importante conséquence sur le corps d’un·e malade est l’apport massif de cortisol, hormone du stress. Sécrétée en cas de danger immédiat, cette hormone est normalement présente dans notre métabolisme et nous aide à réagir dans une situation à risque. C’est ce qui nous permet d’activer cette réponse “fight-or-flight”, ou “combat-fuite” en cas de danger immédiat avéré. Nos muscles sont sollicités, les organes et fonctions inutiles dans une situation de danger sont laissés de côté (la digestion, la pousse des cheveux…), notre rythme cardiaque s’accélère, notre circulation sanguine aussi. Dans l’absolu, rien de plus normal. C’est la sécrétion quotidienne de cortisol soutenue et prolongée qui pose d’énormes problèmes chez l’être humain. Cette sécrétion peut être augmentée par des facteurs externes comme la prise de caféine, ou par un manque de sommeil. Dans le cas du burnout, c’est l’exposition à un stress quotidien qui relâche trop de cortisol dans le corps. Comme le dit si bien Simon Sinek, le cortisol veut nous sauver la vie en mobilisant notre énergie pour échapper d’une situation à risque. Quand le “danger” est installé dans le bureau juste à côté du vôtre, lit vos e-mails et passe devant votre écran toutes les heures, le système initialement prévu pour notre bien devient notre plus grand ennemi.

Parmi les conséquences de son surdosage, le cortisol :

  • ralentit la production des phanères (ongles, cheveux…),
  • retarde la cicatrisation des plaies,
  • augmente la rétention d’eau,
  • augmente l’acidité dans l’estomac, ralentit ou stoppe la digestion,
  • modifie l’appétit (en excès ou dérivant vers la sous-alimentation),
  • contribue au gain de poids,
  • réduit l’efficacité de notre système immunitaire,
  • inhibe la production d’ocytocine, hormone du bien-être,
  • diminue l’absorption du calcium et favorise l’ostéoporose,
  • chez l’enfant, l’hormone ralentit la croissance ; chez les personnes enceintes, des effets sur le développement du fœtus peuvent être constatés.

Le cerveau, affecté par le cortisol et la fatigue générale, verra son cycle de sommeil totalement perturbé. De nuit courte en nuit courte, la personne malade ne trouvera plus le sommeil, n’arrivera pas à se reposer et s’épuisera encore plus vite. Suivent parfois la prise de substances excitantes comme le café ou le tabac, histoire de tenir le choc. Affaibli, le corps se défend moins bien. Les malades ont l’impression “d’attraper tout ce qui bouge”, rhumes, grippes et j’en passe.

Certaines conséquences peuvent même être catastrophiques :

“Un matin, l’un de mes patients a mis trois heures à atteindre sa salle de bains, ses muscles étaient paralysés. Un autre a pris le volant pour aller au travail, et sa voiture a fini emboutie contre un arbre sans qu’il en ait conscience. Le corps montre qu’il n’en peut plus.” — Docteur Martine Keryer, médecin du travail et secrétaire nationale santé au travail et handicap de la CFE-CGC.

Il y aura forcément chez la personne que vous soutenez des conséquences physiologiques “visibles” d’un excès de cortisol. Des week-ends qui ne réussissent plus à apporter du repos, une subite perte ou prise de poids, une santé qui s’érode… Plus on laisse un stress chronique s’installer, plus les conséquences sur le corps sont importantes et profondes. Et plus il sera difficile de remonter la pente…

— Que faire en tant qu’aidant·e ? La principale difficulté est de corréler ces symptômes entre eux, et de sensibiliser la personne malade sur cette accumulation qui n’est pas normale. Les symptômes sont souvent suffisamment concrets pour que vous puissiez interpeller la personne à leur sujet, ou tout du moins évoquer avec elle la possibilité d’aller voir un médecin, de prendre du repos, d’en discuter ensemble… Vous pouvez vous aider de l’Armée des Douze Signes pour mettre le doigt ensemble sur des symptômes et les corréler.

Les conséquences psychologiques du burnout

La souffrance la plus pernicieuse reste psychologique. Quand un corps est blessé, il est facile d’identifier la blessure en question. Mais quand l’esprit est malade, que voit-on à l’extérieur ? Rien. En tout cas, pas à première vue. Il va falloir parfois pas mal de perspicacité pour lier les signes entre eux, autant aux les malades eux-mêmes qu’à leur entourage.

À nouveau c’est le cortisol qui se retrouve en cause dans les conséquences psychologiques. Son action sur le psychisme :

  • il ralentit l’accès à la mémoire et inhibe les capacités d’apprentissage en dégradant certains neurones,
  • il est en rapport avec les dérèglements d’humeur, les symptômes dépressifs, l’anxiété et le stress psychologique et rend les personnes agressives, susceptibles, cyniques…
  • il compromet la récupération mentale,
  • il favorise l’anxiété,
  • il diminue la sécrétion d’ocytocine et la capacité d’empathie des malades avec celles et ceux qui les entourent (d’où cynisme, agressivité, manque de patience…).

De mon expérience personnelle et des récits regroupés dans notre communauté, une des conséquences les plus dures à appréhender est l’incapacité progressive du cerveau à exécuter des tâches qui étaient pourtant simples auparavant. Ce stress sur le long terme abîme littéralement le cerveau et rend les personnes malades incapables de faire le travail dans lequel elles excellaient pourtant avant. Au plus fort de la maladie, il est parfois impossible pour elles de quitter leur logement, voire leur lit. Je me souviens du temps qu’il m’a fallu pour ne plus avoir de crise d’anxiété au simple fait d’ouvrir un logiciel de création graphique.

Les symptômes psychiques du burnout peuvent parfois s’apparenter à ceux d’une dépression. On remarque, entre autres, un manque de goût à la vie, une fatigue mentale, de la tristesse, de la démotivation, des difficultés à se concentrer, la mémoire qui flanche… On ne peut cependant pas résumer le burnout à une dépression. Elle fait parfois partie du syndrome, mais pas toujours. Et les deux maladies ne se soignent pas pareil. Nous avons reçu plusieurs témoignages, dont celui de qui relatent la prescription d’un traitement antidépresseur qui n’a pas du tout fonctionné. Dans le cas de ces personnes, l’antidépresseur s’est retrouvé à bloquer des fonctions et des émotions qui sont nécessaires à la guérison du burnout. Mais devant la multiplicité des symptômes, certains médecins se retrouvent désarmés…

— Que faire en tant qu’aidant·e ? Là encore, corréler les symptômes est difficile, et c’est la plus grosse épreuve donnée aux malades et à leur entourage. Vous pouvez, tout comme pour les symptômes physiques, aider la personne à se rendre compte que quelque chose ne va pas et que ce n’est pas qu’un simple “moment difficile”. Nous reviendrons sur les actions possibles en tant qu’aidant·e plus tard dans ce billet.

Les conséquences sur la personne et son quotidien

À travers tous ces symptômes physiques et psychologiques, une personne en épuisement professionnel ou personnel va voir sa vie changer petit à petit. Cette accumulation de stress, de fatigue et de douleurs vient si doucement qu’elle est souvent indétectable. Vous aurez parfois du mal à le remarquer vous-même, en tout cas pas suffisamment tôt dans l’avancée du syndrome. Il en va de même pour la personne malade, qui va devoir faire face à d’autres phénomènes psychologiques qui l’éloigneront d’une prise de conscience.

Des éléments vous permettront néanmoins de détecter un burnout en préparation. La personne en passe de basculer dans l’épuisement va :

  • moins voir ses amis et sa famille, parfois aller jusqu’à couper les ponts,
  • arrêter les activités qu’elle pratiquait (sport, hobbies…),
  • modifier son alimentation : manger moins, manger plus, manger plus rapidement, moins bien, recommencer à fumer, à boire du café,
  • attraper tout ce qui traîne : virus, grippes, gastro-entérites, parfois maladies plus graves comme pneumonies, maladies chroniques,
  • se plaindre de divers maux : dos, articulations, poignets, migraines, etc,
  • voir sa condition physique et son sommeil se dégrader dans le temps : manque d’endurance, fatigue accumulée, traits marqués, incapacité à se reposer ou à trouver le sommeil, etc,
  • modifier son rapport au temps : elle n’en aura jamais assez, ou elle ne saura plus quoi faire le week-end et tournera comme un lion en cage,
  • faire des heures supplémentaires, passer plus de temps au travail, prendre moins de jours de congés,
  • penser tout le temps au travail, parler du travail le soir, le week-end,
  • manifester des signes d’anxiété, par exemple le dimanche soir ou au retour de congés,
  • devenir très irritable, pleurer “pour un rien”,
  • perdre son calme subitement alors que ce n’est pas dans son tempérament, avoir des réactions inattendues et inhabituelles,
  • se renfermer sur elle-même, rechercher la solitude, éviter totalement le sujet du travail, refuser l’aide qu’on lui propose.

Ce n’est pas chose aisée que de constater, de contempler la dégradation de la qualité de vie de l’ami·e, du parent ou du partenaire en burnout. De l’autre côté de la maladie, nous voyons les choses empirer, nous tentons de prévenir la personne qui nous est chère mais nos messages ne sont pas entendus.Tout cela principalement car il nous est très difficile, nous personnes qui ne sommes pas en souffrance, de nous rendre compte de ce que la personne malade vit à l’instant où on lui parle. Nous devons nous efforcer de comprendre quelque chose que nous n’avons pas vécu et auquel nous ne pouvons pas accéder.

Il est plus aisé de développer un sentiment d’empathie quand on a vécu une situation identique ou ressemblante. Ces données quelque peu techniques sur le burnout ont pour but de vous aider à “empathiser” avec votre proche malade, en vous aidant à vous représenter son quotidien et la souffrance invisible qui l’accompagne.

Entendre

Il existe deux façons d’entendre le burnout : soit en écoutant les malades s’exprimer, si elles le peuvent, soit en entendant le burnout à leur place.

Certaines personnes vont s’ouvrir et parler relativement librement de leur souffrance. Dès lors, il faudra les écouter attentivement et ne surtout pas minimiser leur mal-être. Il arrive souvent qu’elles minimisent elles-mêmes la gravité de leur souffrance, même si elles arrivent à l’exprimer. Il convient donc de les prendre très au sérieux. Le simple fait qu’elles soient venues jusqu’à nous et qu’elles aient eu le courage de s’ouvrir sur un sujet aussi difficile et intime est déjà une preuve de confiance et de lâcher prise qu’il convient d’écouter à tout prix. Attention toutefois : cette expression de la douleur peut se faire très discrète. À la moindre demande, au moindre “je crois que j’ai besoin de te parler”, dégagez du temps et de l’attention pour cette personne.

D’autres ne vont pas pouvoir le faire, pour des milliers de raisons qui leur sont personnelles et que nous nous devons de respecter. Notre attention entre une fois encore en jeu : si une personne ne voit pas sa propre souffrance ou la camoufle car il est trop difficile de lui faire face, il devient important de l’aider, avec tact, à s’en rendre compte.

Chaque expression de la douleur est un signe qu’il faut à tout prix écouter. Je me souviens avec tristesse de mon enfance passée à souffrir de sévères crises d’angoisse qui m’ont dérangée dans ma scolarité autant que dans mon développement et ma santé. Mes parents, se sentant impuissants, m’ont fait voir toute une batterie de pédiatres et de médecins. Aucun n’a vraiment “entendu”. On m’a même mise sous placebo, pour bien prouver que je “jouais la comédie” avec mes maux de ventre intempestifs. Au delà de la colère que j’éprouve aujourd’hui face à cette gestion désastreuse de mon mal-être par le corps médical, je me rends compte que j’étais alors incapable de mettre des mots sur la souffrance mentale que j’expérimentais. Le corps a vite fait de trouver d’autres solutions pour exprimer la douleur. Le mien me faisait mal et m’empêchait de m’alimenter correctement.

Si vous voyez une personne de votre entourage cacher malgré elle une forme de souffrance, si vous constatez que son corps subit des symptômes difficiles à ignorer mais qu’elle n’arrive ni à les voir, ni à les interpréter, offrez votre aide. Demandez-lui si tout va bien, si elle a besoin d’en parler, d’aller voir un·e professionnel·le de santé. Invitez-la pour un café. Si elle refuse, ne vous offusquez pas. Restez à sa disposition et répétez votre volonté de l’écouter si besoin. Mais n’ignorez pas la douleur.

Je me souviens de l’immense sentiment de solitude que je ressentais face à ma détresse intérieure. Cette certitude que personne ne pouvait voir ni comprendre ce qui m’arrivait, même si j’avais le courage de l’exprimer. Que je ne pourrais jamais m’en sortir, quoi que je fasse. Et mon compagnon me relate la même expérience : il souffrait chaque matin à l’idée d’aller se confronter à un univers où toutes ses collègues semblaient, eux, y arriver. Ce sentiment de solitude, de détresse profonde, est une véritable barrière qui empêche la personne touchée de communiquer. Dans ces moments là, il est très difficile d’entendre l’expression “je comprends ce que tu vis” de la part de quiconque. Qui pourrait comprendre ? Qui peut imaginer l’extrême douleur de notre quotidien ? Gardez en tête que l’isolement des personnes touchées par le burnout peut exister depuis plusieurs mois et qu’elles le vivent en permanence, sans répit. Il peut être difficile de s’extraire de cette solitude en un instant, même si on nous en offre la possibilité à travers le dialogue.

Entendre la souffrance d’autrui, écouter les symptômes et les dérèglements est une première étape. Pour véritablement entendre ce qui se passe, je vous encourage à faire un travail sur vous-mêmes pour éviter un écueil dangereux : le jugement.

Notre société ne fait pas systématiquement de nous des gens heureux et il arrive bien souvent que sans parler de burnout, nous soyons quelque peu fatigué·es et irrité·es par des situations au travail ou un quotidien qui nous pèse. Notre patience peut aussi s’éroder jusqu’au point où la seule réaction face à une personne proche en souffrance est “elle m’énerve à ne jamais m’écouter, elle n’a qu’à prendre des vacances si elle est si fatiguée !”. Il est également facile de juger trop rapidement une situation, depuis notre spectre de personne en “bonne” santé. Encore plus facile de juger des conditions de travail ou des supposées pressions qu’elle subit : “puisqu’elle déteste autant que ça son boss, elle n’a qu’à démissionner et changer de travail !”.

D’une manière générale, entraînez-vous à remettre en questions toutes vos perceptions à propos de la personne et de ce que vous avez toujours cru normal. Pourquoi est-elle agressive ? Pourquoi fait-elle toutes ces heures supplémentaires ? Pourquoi ne veut-elle pas en parler ?

Derrière une raison apparente, il y a les vraies raisons. Et c’est à vous de vous astreindre à y rester ouvert·e.

La vraie raison d’une agressivité est peut-être un sentiment d’injustice, ou une extrême fatigue, toutes deux non exprimées. La vraie raison peut être une pression ressentie par la personne mais invisible depuis l’extérieur, un délai qu’il lui serai difficile de tenir, un rendez-vous qui approche avec une conseillère en emploi… “Allez savoir !” avons-nous tendance à nous exclamer. Hé bien justement, votre mission va être d’aller savoir, ou tout du moins de vous extraire de vos réflexes habituels, de ne pas juger et de ne rien prendre pour vous.

Rien n’est simple. Encore moins en situation de burnout. Des problèmes que vous avez l’habitude de régler en deux temps trois mouvements deviennent subitement des montagnes si votre santé flanche ou si votre épuisement dure. Dans le couple, l’épuisement mutuel induit par le burnout peut amener à une perte d’empathie et de capacité de recul, chez les deux personnes. Moins d’empathie vous donnera l’envie de faire des remarques à l’emporte pièce, vous fera vous énerver plus que de raison ou envoyer balader la personne malade sans vous en rendre compte. Pour ma part, mon petit “truc” est le suivant : je me suis entraînée à remarquer quand je sens monter certaines émotions contre-productives. Et au lieu prendre le risque de m’exprimer maladroitement ou méchamment, je signale que je n’ai pas envie de devenir blessante alors que je ne le devrais pas, que je ne suis pas en mesure d’aider mon interlocuteur pour le moment et que je préfère, s’il est d’accord, que l’on change de sujet. Ce n’est pas une recette miracle et cela demande quelques semaines, voire mois d’entraînement pour s’habituer à cette technique de prise de recul. Si cela vous intéresse, la méthode de méditation Headspace m’a été d’une grande utilité pour gérer mes émotions sans les réprimer.

Si vous souhaitez aller plus loin dans l’introspection et combattre vos propres jugements, ce billet sur les idées reçues sur le burnout peuvent vous aider.

Agir

Quel est notre rôle ?

Est-ce notre rôle d’agir dans le burnout d’autrui ? Quel est notre rôle dans la maladie ? Ces questions sont légitimes. Le burnout est plus qu’un syndrome, c’est une véritable expérience personnelle qu’il est difficile de partager. Preuve en est, nombre de personnes ayant témoigné dans notre communauté sont parfois restées silencieuses des mois, voire des années, avant de pouvoir mettre des mots sur leur douleur. Quelle est notre place à nous, aidantes ?

Que pouvons-nous faire pour permettre à la personne que l’on soutient de prendre conscience de la dimension de sa souffrance ? Quel rôle jouons-nous dans sa convalescence ? Que faire quand on se retrouve forcées à ne rien faire, parce qu’on ne peut objectivement rien faire qui puisse aider ?

Et dans le couple ?

Le sujet du burnout dans le couple est délicat. J’ai constaté nombre de personnes qui, au cours de leur burnout, ont vu leur cellule familiale éclater en mille morceaux. Il arrive que la maladie et ses conséquences mettent à mal la capacité du couple à perdurer. Il peut même arriver que certains aspects du couple lui-même soient une source de stress et/ou de burnout.

Que faire si, par exemple, la personne malade part ? Ou que vous ayez vous-même envie de tout laisser tomber ? Je n’ai malheureusement pas de réponse à cette question tellement les situations sont uniques, personnelles, voire intimes. Il peut arriver que la personne en burnout s’isole au point qu’elle souhaite partir, même temporairement. Si ce besoin est exprimé, il est peut-être sain d’y céder, même si cela vous fait grandement souffrir. Je me permets d’insister sur le caractère profondément traumatisant du burnout. Il se peut que votre partenaire ait vu sa confiance en elle se détériorer au fil des mois. Il se peut qu’elle ait perdu tout espoir en l’avenir, ou ait mis au jour des souffrances si profondes qu’elle ne veut pas vous les infliger à vous ni à vos enfants, que sais-je encore. La peur de mettre la famille en péril existe aussi, et je pense que nous pouvons digresser des heures sur les raisons qui provoqueraient un besoin de s’éloigner dans un couple ou une famille. L’invitation à exprimer ces peurs et ces souffrances au sein d’un environnement bienveillant et dépourvu de jugement est d’une importance capitale. Vous pouvez profiter de votre recul pour interpréter chaque expression de souffrance, telle qu’une volonté d’isolation.

J’ai recueilli des témoignages très émouvants d’une personne en burnout qui ne savait absolument plus comment gérer les conséquences de sa souffrance sur ses enfants et sa conjointe. Sa nature discrète l’empêchait d’exprimer posément son mal-être, qui était de toute façon impossible à comprendre par sa fillette précoce mentalement qui demandait une attention constante qu’il n’était plus en mesure de donner à quiconque. Sa détresse était immense. Cela demande à la famille qui entoure la personne malade d’être capable d’entendre et de lever le pied en conséquence, ou de compenser autrement ce manque qui va s’installer. En tant qu’aidante, apprenez vous aussi à demander de l’aide.

Gérer notre propre impuissance

Au long des mois qui viennent de s’écouler, j’ai assisté à la chute de mon compagnon. Je le voyais souffrir et se réfugier dans un mutisme difficile à gérer de mon côté. Je reconnaissais en lui tous les signes que je me refusais de voir quand j’étais moi-même malade. J’ai tiré la sonnette d’alarme régulièrement pendant plus de 8 longs mois mais rien n’y a fait. J’avais pourtant tout en main : l’expérience, l’empathie, les ressources et les lectures, les vulgarisations et les outils qui ont déjà permis à bien des personnes de se rendre à l’évidence. À trop vouloir l’aider et à trop vouloir bien faire, je me suis moi aussi épuisée face au mur de mon impuissance.

Ici réside toute l’ironie de la situation : quoi que nous souhaitions faire, la guérison d’une personne en burnout ne peut venir que d’elle-même.

C’est le jour où je m’y attendais le moins que mon compagnon m’a annoncé qu’il comptait prendre un congé sans solde de 3 mois, pour me suivre en France. Aidé et motivé par les circonstances, il a décidé de prendre du recul. Seul. J’avais évoqué l’idée en amont, pour essuyer une salve de contre-arguments par lesquels il évoquait la peur qui le paralysait. C’est quand j’ai arrêté de “lutter contre lui” qu’il a pu prendre suffisamment de recul et prendre cette décision seul.

Nous n’avons ni la possibilité ni le droit d’influer sur le rythme de progression d’autrui. Pousser les choses n’aura qu’un seul effet : produire de la frustration de chaque côté, attiser les conflits et les incompréhensions mutuelles. S’il vous semble que malgré vos remarques, vos conseils avisés et votre ténacité à les répéter, la personne développe une résistance encore plus grande, il est sûrement temps pour vous de lâcher prise.

On se retrouve parfois à rager tellement il suffit d’un mot, d’un TED talk, d’un article sur un blog ou d’une personne qui vous dit quelque chose pour que cela résonne subitement en vous. Mais en attendant ce déclic, ce mot qui fait mouche, on peut voir le même message des centaines de fois, l’avoir constamment sous nos yeux, tant que nous ne sommes pas prêtes à le voir, nous n’y aurons pas accès. Il en va de même pour les outils et les lectures, les numéros de psychologues ou les invitations à parler. J’ai mis deux ans à demander mon premier rendez-vous avec un psychologue qui m’avait été recommandé. Deux ans pour trouver la force, pour trouver le bon moment. La personne malade aura peut-être besoin de tout ce temps, et il vous faudra l’accepter.

Si vous avez déjà été victime de burnout, il est également possible que vous tentiez de vous approprier le burnout de la personne en face de vous, dans une tentative de transfert : il est en effet plus simple pour vous de gérer cette maladie. Lors du burnout de mon compagnon, je suis tombée dans le panneau, et pas qu’une fois. Il m’a alors fallu prendre du recul encore et encore et me donner le temps de me rappeler que tout ce que je pouvais faire pour lui, c’était d’être là. Rien de plus. Et que c’était déjà énorme.

Bien souvent, tout ce que nous pouvons nous contenter de faire, c’est d’apprendre à être des personnes aimantes, accueillantes, prodiguant ce dont les malades du burnout ont souvent le plus besoin : une épaule stable sur laquelle s’appuyer, un environnement dépourvu de jugement où elles pourront goûter à un tant soit peu de répit, et où le jugement et la pitié n’ont pas leur place.

Il y a des mots qu’on aurait toujours rêvé d’entendre : “je suis là pour toi, quoi qu’il arrive. Même si tu refuses mon aide pour le moment, sache que je ne te tournerai pas le dos. J’accepte tes émotions et tes réactions, même négatives, et ne les prends pas pour moi. Je crois en toi, tu es importante pour moi et quels que soient les choix que tu feras, je te soutiendrai même si je suis en désaccord.” Vous pouvez être la personne qui les prononcera enfin, et vous n’imaginez pas le soulagement que ces mots peuvent produire.

Consulter à votre tour ?

Il n’est pas anodin que du soutien psychologique soit proposé aux aidantes d’une personne malade d’un cancer. Nous ne sommes pas habituées à gérer le traumatisme généré chez une personne malade, les changements dans la vie de toute la communauté qui l’entoure et l’acte de faire face à des émotions inconfortables et pénibles.

Si vous vous sentez seule face à la maladie de la personne que vous soutenez, vous avez le droit de demander de l’aide. Cette aide peut prendre plusieurs formes : aller parler avec une amie, consulter une psychologue ou une psychiatre, prendre rendez-vous chez votre généraliste. Vous aussi avez besoin de répit et il serait dangereux de le négliger.

Quelques outils

Conclusion

Un véritable deuil

On l’entend très souvent parmi les témoignages de malade : il y a un avant et un après burnout. L’avant est peuplé d’heures supplémentaires, de souffrance silencieuse, de limites repoussées au delà du possible. L’après arrive très lentement et les blessures sont parfois tellement profondes qu’on ne sait pas combien de temps elles seront visibles. L’après peut laisser des séquelles telles qu’on ne retrouvera jamais vraiment sa forme d’antan, physique ou émotionnelle. Deux ans après mon dernier burnout, je constate des changements immenses : autant dans la sérénité gagnée quant à la gestion de ma vie professionnelle que dans la disparition de certaines capacités cognitives qui ne sont toujours pas revenues. Je peux affirmer que je ne suis plus la même personne, et il en est très certainement de même pour toutes les rescapées.

L’épreuve la plus difficile pour les accompagnantes de personnes en burnout, quel que soit le stade d’avancement de la maladie, c’est de faire le deuil, parfois temporaire mais parfois définitif, de la personne que l’on connaissait. Le burnout blesse le corps et l’esprit, et ce profondément. Il remet en question les valeurs les plus profondes et peut détruire le corps, littéralement. Il est très probable que la personne que vous aimez et appréciez ne ressorte pas indemne de cette expérience malgré tout votre soutien, et que certains aspects de sa personnalité ou de son quotidien s’en retrouvent affectés. Parfois pour le pire, parfois pour le meilleur. En tout cas pour elle.

Le temps est la composante la plus essentielle, et souvent celle qu manque le plus. Notre système de santé est loin d’être le pire, mais bien souvent les malades du burnout manquent d’une prise en charge similaire à une longue maladie. Il m’a fallu 6 mois pour recouvrer une santé physique et mentale qui me permettait d’envisager de travailler, et 6 mois de plus pour retrouver la majorité de mes capacités de travail. J’ai été licenciée pour inaptitude totale, sans possibilité de reprise dans l’entreprise. J’ai eu la chance de conserver un minimum de revenu sous forme d’indemnisation après 10 ans de travail salarié pour pouvoir vivre quelques mois supplémentaires sans avoir à subir une situation dramatique, voire perdre mon logement. Combien de malades ont eu ce privilège ? Combien ne peuvent pas se réparer correctement malgré leur souffrance profonde ? Combien vont se remettre au travail, trop tôt, dans la même entreprise faute de pouvoir se permettre de démissionner ? Si vous pouvez offrir à la personne qui souffre ne serait-ce que quelques jours, semaines ou mois de tranquillité où elle pourra se reposer, si vous pouvez lui donner un peu de répit ne serait-ce qu’avec un peu de votre temps pour qu’elle puisse parler, faites-le. Soutenez-la. Si vous n’avez pas de temps mais avez quelques moyens, pourquoi ne pas l’aider à financer des séances avec une psychologue, par exemple ?

Laissez le temps. Laissez-le à la personne malade et laissez-vous en un peu. Chaque parcours est unique, chaque personne a besoin de faire son cheminement à son rythme pour trouver des réponses à sa souffrance. La peur et le stress vont rendre la tâche plus ardue. Combattez-les en lui laissant le temps de leur faire face, avec bienveillance.

Le burnout est une expérience très personnelle, voire intime. On ne peut pas soigner l’autre par magie. On ne peut bien souvent rien lui dire qui le soulagera. Et c’est ça le plus rageant et le plus usant en tant que soutien ou soignante. C’est l’impuissance dont nous sommes victimes.

J’ai puisé mes ressources dans l’intime conviction que mon compagnon allait s’en sortir, que tout mauvais moment a toujours une fin et qu’il allait remonter la pente à son rythme. J’ai aussi pris en compte le fait que ce burnout pouvait affecter notre relation profondément, jusqu’à la mettre en péril. Et ce n’était pas facile, mais j’ai appris à vivre avec cette éventualité. Parce que je sais qu’au final, ce serait pour son mieux.

Je vous souhaite tout le courage et toute la bienveillance dont vous aurez besoin pour aider une personne proche victime de burnout. L’espace témoignage de notre communauté vous est ouvert : sentez-vous libres d’y contribuer à votre rythme, selon votre besoin. Sachez enfin que chaque témoignage peut aider quelqu’un autour de vous, qui trouvera dans vos mots l’exacte formulation dont elle avait besoin pour réaliser son mal-être et trouver un peu de soutien. J’espère que mes écrits y contribueront et reste à votre disposition ci-dessous si vous avez des questions.