Façonner des futurs souhaitables : concevoir à l'ère de l'anthropocène

Le 07/04/2019 — Journées du Logiciel Libre, Lyon

Introduction vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=emvHuVnwbJo

Alors ? A-t-on a réussi à se donner plus la main ? Vous pensez que la technique a su assagir les hommes ?

Vous l’aurez compris, nous allons vous parler de futurs. Une question préalable : si certains ou certaines d'entre vous ignorent que dans quelques années, notre situation risque d’être difficile, voire catastrophique, voici un rapide rappel : "nous sommes en situation d'urgence climatique et notre survie individuelle et collective en tant qu’espèce est menacée, de notre vivant." Ce qui est loin d'être un futur aussi désirable que celui qu’on imaginait en 1960, même si manifestement nous avons adhéré à l'intérêt certain envers les trémies d’autoroutes.

Cette conférence s’appelle "façonner des futurs désirables". Mais c’est quoi, un futur désirable ? Quel est votre futur désirable ? Pour certaines et certains, c’est un futur parfait où le progrès technologique rend notre vie encore plus confortable. Un futur où tout le monde est plus riche, où les voitures sont électriques et les téléphones pliables. Pour d’autres, c’est un futur où la nature reprend sa place, plein de vert et plein de low-tech, où les ressources sont gérées, même si cela signifie qu’on est moins riches individuellement.

Mais même si nous sommes d’accord que les futurs désirables nous permettront de rester heureuses et heureux, nous n’avons pas tous et toutes une vision unifiée de ce que peut être un futur désirable, ni des moyens à mettre en œuvre pour les atteindre.

Avant de désirer un futur, attardons-nous sur deux éléments très importants : premièrement, le champ de nos actions.

Rien n’est neutre. Chacun de nos choix, même microscopiques, et des actions qui en découlent ont un impact parfois bien plus important que nous ne pouvons l’imaginer. Nous pouvons aider à émanciper des populations entières ou bien les aliéner et leur nuire terriblement. Que nous soyons designers, développeuses ou développeurs, ingénieur·es, peu importe : nos actes définissent quels futurs sont possibles et impossibles.

Ensuite, il y a le champ des possibles. Ce champ est en train de diminuer chaque jour un peu plus. C’est mathématique : nous existons dans un monde fini. Nous ne nous attarderons pas sur ce point, d’autres l’ont très bien fait, notamment Alexandre Monnin lors de sa conférence "Quel avenir pour le numérique". Nos futurs doivent prendre en compte le champ physique et thermodynamique de nos contraintes.

Nous vous proposons une petite expérience de pensée et un voyage dans le temps. Mettons cela en pratique et allons explorer quelques futurs. Accrochez-vous !

2079 — Business as usual

Un futur où nous ne changerions absolument rien à notre manière de vivre et de pratiquer le design

  • Vous et nous sous sommes morts depuis plus de 20 ans.
  • Vingt cinq ans après la dernière COP48, celle où on a arrêté de faire des COP parce que les états ne se déplaçaient même plus. Ça fait bien longtemps que les USA et la Chine ne venaient plus.
  • Nous sommes 500 millions, enfin on imagine parce qu'il n'y a plus beaucoup d'organes capables de faire un recensement. Y'a plus personne sur une bande très large autour de l'équateur qui va de l'Argentine à l'Italie. Des mouvements migratoires immenses ont provoqué pas mal de problèmes il y a 30 ans quand la moitié des gens qui restaient en Europe est partie frapper à la porte de la Norvège.
  • Les enfants ne survivent pas, ou extrêmement rarement. La mortalité infantile est terrible, parce que les réseaux d'eau potable ont quasiment tous lâchés en ville et en proche ville.
  • Le climat va un peu mieux. ou en tout cas il s'est stabilisé mécaniquement, parce qu'il n'y a quasiment plus d'industrie et plus aucune voiture qui peut rouler. Il n'y a plus trop d'infrastructures non plus. On recommence à avoir des hivers vers chez nous.
  • Les villes ont été abandonnées et elles sont relativement invivables, les infrastructures sont toutes tombées faute d'entretien et d'énergie acheminée. Tout est en ruines, certains endroits ont été littéralement noyés sous les déchets accumulés par les citadins.
  • Hors des villes au Nord et au Sud, la vie s'est répartie autour des cours d'eaux, dans les zones où tu peux faire un peu d'agriculture, dans les maisons abandonnées quelques décennies plus tôt.
  • Les ressources naturelles : les ressources en pétrole ont diminué tout doucement, on n'a rien vu venir et du jour au lendemain, plus rien.
  • Le travail, il n'y en a plus du tout. On survit, on bricole, on cherche à manger. L'industrie florissante jusqu'en 2030 a simplement disparu. L'absence du pétrole qui nous servait à tout déplacer, tout fabriquer, a scellé son sort.

Les problèmes que posent ce futur :

  • Le déclin est lent et invisible, jusqu’à la chute. Chaque jour ressemble à celui d'avant, il est possible que nous ne prenions pas conscience du déclin que nous vivons et que nos biais nous empêchent de constater les changements pourtant palpables.
  • L’enfer, c’est les autres. On trouvera toujours un ennemi qui cristallisera nos peurs et qui nous absoudra de nous remettre en question.
  • Les verrous socio-techniques sont puissants et nous empêchent d'imaginer d'autres façons de faire.

Les apprentissages que nous pouvons faire :

  • Nous devons nous reconnecter à la terre, nous réincorporer au vivant.
  • Nous devons détecter et contrer les verrous socio-techniques.

2063 : Corpocratie

Un futur où les corporations joindraient leurs efforts pour sauver notre civilisation moderne

  • 2063, dans 44 ans, j'aurai 81 ans, deux drones de vie et mon génome aura été modifié pour résister à la chaleur.
  • Vingt cinq ans après l'appel des GAFAM à une coalition historique des entreprises de haute technologie, notre société moderne a été préservée d'un effondrement grâce à leur Digital Green Deal.
  • Nous sommes 4 milliards sur Terre, concentrés dans l'hémisphère Nord, le Digital Green Deal n'ayant pas pu protéger les plus faibles et ayant poussé à "faire des sacrifices".
  • Les enfants grandissent bien, même si les naissances sont devenues rares et sujettes à l'attribution d'une autorisation délivrée par une corporation d'état.
  • Nous n'avons plus quatre saisons mais uniquement deux, des étés brûlants et un genre d'automne et les drones chargés de maintenir un taux d'humidité rendant l'air viable ont envahi nos existences.
  • Les villes ressemblent à un enchevêtrement d'immenses tentes de bédouins et sont enfin devenues silencieuses, le Green Digital Deal ayant eu pour première mesure la fabrication et la distribution accélérée de véhicules électriques pour nous déplacer et de voiles techniques pour nous protéger du rayonnement solaire devenu trop intense.
  • Hors des villes, il n'y a plus rien que des ruines, des bâtiments abandonnés, des équipements publics vides, des monuments en décomposition.
  • Les ressources naturelles sont rares et rationnées. Les ressources non renouvelables sont épuisées depuis longtemps. La plupart des espèces végétales et animales ont disparu et un arbitrage permanent est fait entre survie de ces espèces et survie de la nôtre.
  • Le travail n'existe plus vraiment en tant que tel, nous accomplissons des tâches diverses accessibles au sein d'un listing régulé à l'échelle nationale et nous sommes rémunérés en conséquence, principalement en fonction de l'offre et du nombre de candidat·es prêtes à prendre la tâche en charge. Cela va de vider une poubelle de rue à aider une équipe à prendre une décision.

Les problèmes que posent ce futur :

  • Le déclin est lent et invisible, jusqu’à la chute. Chaque jour ressemble à celui d'avant, il est possible que nous ne prenions pas conscience du déclin que nous vivons et que nos biais nous empêchent de constater les changements pourtant palpables.
  • L’enfer, c’est les autres. On trouvera toujours un ennemi qui cristallisera nos peurs et qui nous absoudra de nous remettre en question.
  • Les verrous socio-techniques sont puissants et nous empêchent d'imaginer d'autres façons de faire.

Les apprentissages que nous pouvons faire :

  • Nous devons nous reconnecter à la terre, nous réincorporer au vivant.
  • Nous devons détecter et contrer les verrous socio-techniques.

2055 : Climatoscientisme

Un futur où la science tente de contrer les limites de la planète et leurs conséquences sur notre milieu de vie

  • 18 ans après le déploiement du projet ReTerraForm visant à rendre la planète de nouveau habitable pour les Hommes. De gigantesques constructions marines ont pu dévier les courants marins afin de permettre la régulation thermique de l'Europe et de l'Amérique du Nord. En parallèle, un réseau de voiles techniques autonomes ont été déployés dans la stratosphère afin de faire un écran aux rayonnements du soleil pour limiter artificiellement la hausse des températures
  • Nous sommes 5 millards. Les populations de l'hémisphère des pays maîtrisant la géoingénierie ont pu se maintenir quand les autres ont très vite déclinés
  • Les enfants se développent bien mais une politique drastique de contrôle des naissances est mis en place afin de stabiliser la population
  • Le travail est sensiblement identique à ce qu'il était au début du 21ème siècle. L'essor de l'industrie minière spatiale a permis le maintien de l'essentiel des activités terrestres leur évitant l'effondrement de leur modèle.
  • Le climat : Les quatre saisons rythmes toujours l'année et les températures restent très limités de -10° à + 40°c. Cependant, un nombre croissant d'ouragans et de typhons frappent l'ensemble des continents neutralisant régulièrement les dispositifs de géoingénierie et ravagent les infrastructures qui s'adaptent pourtant à cette nouvelle normalité.
  • Les ressources naturelles : une politique forte de développement des ressources naturelles a permis d'acccroître leur nombre. Des espèces et essences disparues ont pu être réintroduites. Les zones non couvertes par ReTerraForm deviennent progressivement des desserts décimés.
  • Les villes restent attractives car nombre d'entre elles possèdent leur propre réseau de drones thermorégulateurs.
  • Hors des villes : Les campagnes ne bénéficiant pas du même niveau de protection thermique, la vie est souvent rudes et précaires. Les zones agricoles intensives sont souvent opérées par des drones et des robots.

2048 : Écocratie compensée

Un futur où nous avons tenté de compenser les externalités négatives sans pour autant les stopper

  • 5 ans après la crise brutale des matières premières. Durant 15 ans, une politique mondiale ambitieuse avait été entrepris pour compenser 100% des émissions de carbone. Des forêts entières on été plantés et des îlots artificielles ont été créé et dérive au milieu des océans pour maximiser l'absorption du carbone.
  • Si l'objectif de 1,5° a été tenu tout en poursuivant la dynamique de croissance des économies, la raréfaction des ressources minières et fossiles n'a pas été anticipé et à plongé brutalement nos sociétés dans une crise sans précédent.
  • Nous sommes 10 milliards en rapide diminution
  • Les enfants grandissent désormais sans enfance. Les communs sont rares et le plus souvent issus d'initiative locales. De nombreux enfants participent aux efforts de subsistance des familles.
  • Le travail est très rares après l'effondrement de la plupart des industries et des chaînes logistiques. Les réseaux de télécommunication sont difficilement maintenus et reste quasiment le seul vestige du monde passé.
  • Le climat : 4 saisons tempérées et une température variant entre -5 et 35°.
    Les ressources naturelles : sont abondantes mais le maintien d'une société techno industrielle jusque-là a rendu la population peu capable de savoir comment les employer et les maintenir
  • Les villes : se sont massivement dépeuplés et sont le théâtre de régulière flambée de violence face aux pénuries et difficultés d'approvisionnement
  • Hors des villes : un accès moins difficiles aux ressources mais un éloignement géographique rendant difficile la coopération. Les villages ou communautés peinent à faire face à l'ensemble des tâches nécessaires pour maintenir ou améliorer leur situation.

2057 : un futur souhaitable ?

Un futur que nous préparons dès maintenant et qui tient compte des limites de notre planète

  • 30 ans après les marches sur le climat et les mouvements initiés par les jeunesses mondiales qui on été le déclencheur de séries d'actions individuelles et collectives. Ces dernières ont incités certains gouvernement à agir et d'autres la possibilité de le faire.
  • Nous sommes 5 milliards
  • Les enfants se développent bien et sont élevés dans l'idée qu'ils font partie de la nature et que c'est leur devoir de ne pas lui nuire et de l'aider à se réparer.
  • Le travail a continué à se raréfier et s'est transformé. Une partie des tâches est effectuée par des robots et des algorithmes dont l'expoitation contribue au financement d'un revenu universelle de subsistance. Le reste de l'activité est devenu manuel et faiblement technologique. Les citoyen•nes sont invité à participer à la construction et au maintien de communs. Chacun•e est acteur de la construction des futurs collectifs.
  • Le climat s'est stabilisé. Des incidents climatiques (ouragan, typhon) ont cessé d'être plus fréquent et les sociétés ont appris à les gérer et à se protéger.
  • Les ressources naturelles sont correctement gérés et en lente et constante progression malgré l'interdiction totale d'extraction de minerais et de ressources non renouvelables.
  • Les villes : ont continué leur expansion en se transformant en ensemble de quartiers autonomes. Elles se sont fortement végétalisées, intègrent des fermes urbaines. La place des voitures n'a pas cessé d'être réduit au profit des modes doux et des transports collectifs.
  • Hors des villes : Les villages ont évolué pour devenir plus autonomes afin de ne plus dépendre des modes de transports carbonés.

Ces futurs ont des points communs :

  • Nous n’avons fait qu’une chose : utiliser des éléments du présent que nous avons amplifié.
  • Tous ces futurs sont déjà en marche, et ils le sont tous en même temps. Quelque part sur Terre, chacun est déjà en train d'arriver.

Les éléments du présent qui vont s'amplifier, en voici quelques uns :

Il ne faut pas grand chose pour transformer ces faits existants en monstruosités dans une décennie ou deux.